17/12/2007

Plus Belle la Vie en politique.

 Je me demande si Bayrou ne va pas finir par gagner avec son thème récurrent de la moralisation de la vie politique. Si les Français ne vont pas en avoir marre de cette politique par le pathos, donnée aussi bien du côté de Royal (ma plus belle histoire c'est vous) que de celui du gouvernement et de notre président. Ce serait rassurant, en tout cas.
 
 Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy voulait, disait-il, "remettre la politique dans le quotidien des Français". Il y avait deux méthodes: utiliser la politique pour créer le débat, encourager la société civile, l'engagement. Ou bien coller au quotidien le plus flasque et le plus médiocre d'une majorité de Français, et présenter la politique sous les auspices de ce jour nouveau.
 
 Et donc cette nouvelle façon de faire de la politique, entre Dallas et Amour, Gloire de Beauté. En son temps, le Vrai Journal de Karl Zero avait créé une fausse série appelée Amour, gloire et débats d'idées. Nous étions en 2002. Aujourd'hui, on a même abandonné le débat d'idées. Observons la méthode (quand Eric parle du contrôle de l'agenda): une grosse réforme ou un gros rendez-vous castagne et politique se prépare. Carte judiciaire ou grève contre la réforme des régimes spéciaux.
 
 Immédiatement, une certaine presse alimente une rumeur, bientôt relayée, parfois même devancée, par des magazines et journaux sérieux comme l'Express (il paraît que les ventes sont en baisse constante: pourquoi la démagogie ne serait-elle que le fait des politiques?). Quand ce n'est pas une rumeur, un peu de people pur et dur, comme un dimanche entier chez Drucker pour la petite fille aux allumettes du gouvernement, Rachida Dati, permet de détourner l'attention.
 
ca53e64578504e8b85e939513e67341c.jpg On a eu ce dimanche chez Drucker, ces photos de magazines en tenue de mode, ces articles du Monde qui décrivent la robe Chanel de la Garde des Sceaux à Washington... On a eu la rumeur occultant tout débat sur le divorce des Sarkozy. On a eu les marques de courroux présidentiel à l'égard de tel ou tel des membres du gouvernement (ceux que j'aime bien, étonnamment: Woerth, Barnier, Yade). Aujourd'hui, Kadhafi parti, la semaine de grosse lose présidentielle devait être vite oubliée: hop, nouvelle rumeur, inattendue (c'est d'un meilleur effet), pour donner d'une part un os à ronger aux journalistes qui cherchent la petite bête, d'autre part du rêve dans les coeurs de 60 millions de Français.
 
 Le meilleur, c'est que ça marche: on oublie effectivement le débat sur la carte judiciaire, on oublie effectivement de questionner le montant des contrats passés avec Kadhafi. Il y a là une véritable et profonde régression par rapport au climat de la campagne, où l'on voyait des Français acheter des journaux politiques, s'intéresser, débattre, cliver autour de thèmes qui ont une vraie profondeur.
 
 Là on n'est même pas retombé dans l'apathie de 2002, où l'ennui et le malaise avait tellement atteint les gens que Le Pen a passé le premier tour. Là on est dans du pur Tocqueville. Voilà le despotisme doux. Un despotisme démocratique moderne, où ce n'est plus seulement le bien-être des citoyens qui est cultivé, mais aussi tout leur système de réflexion. On ne prend plus de recul par rapport à rien, on balance l'info brut, non étayée, et on fait confiance à une certaine défaite de la pensée, au profit de la télé, pour transformer la politique en énorme "Plus Belle la Vie".
 
 L'Etat met progressivement les individus à l'écart des affaires publiques et peut étendre sans cesse les règles qui encadrent la vie sociale. La rumeur Sarkozy/Bruni va devenir de facto la discussion majoritaire dans les foyers. Chez Tocqueville émergeait un individualisme né des préoccupations de bien-être assez égoïstes de chacun, que l'Etat satisfaisait docilement pour mieux écarter l'individu des affaires publiques. Chez Sarkozy, c'est la même chose, la télé en plus. 
 
 « Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, prévoyant, régulier et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » Alexis de Tocqueville, 1840