12.12.2007

Libye: les mensonges de l'Elysée



 Journée mouvementée, Kadhafi n'est même pas encore parti que c'est déjà le bordel.

 Tout d'abord, le Guide de la grande révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste nous révèle que pas du tout, jamais Nicolas Sarkozy et lui n'ont parlé des Droits de l'Homme. l'Elysée dément. On sent l'odeur de souffre. Personnellement, entre un leader mégalo Libyen et un leader mégalo Français, j'ai tendance tout de même à plus croire le speciment Français. Ne serait-ce que parce que ce dernier n'a pas commandité l'attentat de Lockerbie. Mais tout de même, ça en dit long sur l'influence du gentil organisateur Sarkozy, venu tendre une main chargée d'humanité et d'ingénuité au tortionnaire sanguinaire revenu sur le chemin (de Damas, on s'y perd) de la respectabilité.


 En plus de cela, Kadhafi se permet de donner des leçons de Droits de l'Homme: "Nicolas tes droits de l'homme hein, tu sais ce que j'en pense, alors que mes frères immigrés Africains en sont totalement privés dans ton pays tout nul où on les parque comme des poules dans des cages à lapin.", a-t-il dit, ou presque. Ambiance.

 Et puis il y a la question des contrats. Libé en fait un très bon article, et les ramène de 10 milliards comptés par l'Elysée à... 300 millions d'Euros. Reproduction ici de l'article.

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Les 21 Airbus

C’est le plus gros morceau: l’achat de 21 appareils par deux compagnies libyennes, pour 2,7 milliards d’euros selon l’estimation de l’Elysée. Sauf que cette double commande n’est en réalité que la confirmation d’une intention d’achat signée en juin au Salon du Bourget. C’est-à-dire bien avant l’affaire des infirmières bulgares. Or, comme le précise Airbus, une intention d’achat se transforme en commandes fermes dans «plus de 99 % des cas». Donc la France n’avait pas besoin de faire venir Kadhafi pour concrétiser la commande. De plus, autre (petit) détail : Airbus parle d’un double contrat de 3,2 milliards de dollars, prix catalogue, soit 2,17 milliards d’euros. Ce qui fait 530 millions d’euros de moins que l’estimation de l’Elysée.

Les contrats militaires

Là c’est le grand flou puisque l’Elysée se contentait, hier, de répertorier une liste de matériels d’un «montant potentiel de 4,5 milliards d’euros». Mais aucun contrat ferme, juste «un mémorandum sur la coopération en matière d’armement» , dans lequel l’Elysée espère fourguer notamment 14 Rafale, une cinquantaine de blindés et 35 hélicoptères Eurocopter, filiale d’EADS. «Mais aujourd’hui, on n’a aucun élément précis sur les volumes, les types d’appareil et donc les montants d’un contrat. On ne sait pas très bien ce qui va remonter de cette négociation globale», relève un cadre d’Eurocopter.

Le nucléaire

Passons sur les prétendus 2 milliards d’euros du contrat lié à la nouvelle coopération nucléaire entre les deux pays qui, toujours selon l’Elysée, recouvre «la fourniture de un ou plusieurs réacteurs pour le dessalement de l’eau de mer» ainsi qu’un soutien «à l’exploration et à l’exploitation de l’uranium». Pour Areva, la vente d’une telle centrale si elle se réalise, mettra au minimum plusieurs années avant d’être concrétisée.

Eau et BTP

Reste une dernière enveloppe de 2 milliards qui, d’après l’Elysée, recoupe notamment l’extension de l’aéroport de Tripoli (Vinci) et un contrat de gestion d’eau potable (Veolia). Hier, il suffisait d’interroger les industriels concernés, pour mesurer leur embarras. «On n’a rien signé du tout. Sur l’annonce de l’Elysée, on ne souhaite pas faire de commentaire» (un cadre de Veolia). «L’extension de l’aéroport de Tripoli ? Oui, on en a entendu parler, mais aujourd’hui, ce n’est qu’un projet comme on en a plein dans d’autres pays» (un cadre de Vinci).

Résultat

Hier, le seul contrat commercial ferme signé (en dehors des 21 Airbus qui de toute façon auraient été vendus) était à mettre à profit d’Areva pour du matériel de transmission et de distribution d’électricité, pour un montant de 300 millions d’euros. On est donc très loin des 10 milliards annoncés.

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 Allez, sourions de toutes nos dents: il est probable que la majorité des Français se fiche comme de la dernière directive Européenne de cette visite de Kadhafi (Kadhaqui?). Peut-être pas trop de points perdus dans les sondages pour Sarko, d'autant qu'un attentat en Algérie a opportunément volé la une des journaux aux propos et contrats de Kadhafi.

 L'ennui c'est qu'on dirait que c'est plus Kadhafi qui influence Sarkozy que le contraire: toutes les manifestations contre la venue du dirigeant Libyen ont été interdites par la préfecture de police de Paris. Merci à Marek Halter, Ségolène Royal, Marielle de Sarnez, Bertrand Delanoë et François Bayrou d'avoir traversé le cordon de policiers pour accéder à la "tente contre tente" dressée au Mur des Droits de l'Homme. Même si je ne me leurre pas, c'est aussi pour faire leur pub.

 Sourions, ça fait moins mal.

10.12.2007

Soyons très polis avec Kadhafi

 Oui, je sais le jeu de mot est lamentable. Il y a tout de même un bon paquet de coïncidences dans la vie.

8200a0f326379be4daafaec83fbb3589.jpg Kadhafi arrive pour 5 jours de visite officielle au même moment que la journée internationale des Droits de l'Homme. Kouchner peut prétexter un dîner avec son homologue Allemand pour sécher le dîner officiel avec le tortionnaire dont il s'est "résigné" à la venue, Fillon goûte aux joies de l'Amérique du Sud et du Président Uribe, et évite ainsi d'avoir à serrer la pogne de Kadhafi sous la tente qu'on lui a installée après petit caprice dans les jardins de l'hôtel de Marigny...

 Tout était réuni pour laisser à Sarkozy l'entière responsabilité de la venue de Kadhafi à Paris. Il faut dire que ça a un peu des allures de mauvaise blague. Vous savez, le genre de film où le type encombrant s'invite à la maison, et où tout le monde se débine en se refilant la patate chaude.

52dadf43ba0720c56e548cec2cba80e1.jpg Il en a, du courage, Sarkozy, à assumer Kadhafi tout seul pendant cinq jours. A renvoyer Rama Yade dans les cordes alors qu'elle a été la seule à tenter de redorer un peu le blason d'une diplomatie souillée, en rappelant que "la France n'est pas qu'une balance commerciale". Et en ajoutant que "Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort." (oui, j'aime de plus en plus Rama Yade).

 Pauvre Rama Yade, interdite de voyage en Chine, au profit de la ministre de la justice (dont on se demande bien ce qu'elle pouvait apprendre de la justice Chinoise...), réprimandée sur les sans-papiers, tenue de la fermer sur Kadhafi... Pourtant, après vérification, son secrétariat d'Etat est bien lié au ministère des affaires étrangères, et pas à celui de l'économie et des finances.

 Mais compères de Kiwis réagissent différemment. Sebastien se réfugie dans un bien pratique "La Philosophie très peu pour moi", tandis que M. Pingouin s'offusque et que Toréador explique la raison d'Etat, et cherche un milieu entre un cynisme sordide et quelques valeurs qui devraient nous être chères. Saluons au passage l'éloquent et pudique silence de la blogosphère UMP sur le sujet.

 Je parlais dans un précédent billet de la PESC. J'expliquais notamment que l'UE pouvait être une puissance normative, ne disposant pas d'une diplomatie ni d'une armée tournées vers la menace ou la dissuasion. Elle pouvait l'être parce que le monde et la politique marchent globalement par benchmarking: on prend les meilleures recettes trouvées chez les voisins et on essaie d'en faire quelque chose. Cela s'appelle l'influence. Il y a peu d'influence sans crédibilité.

 Oh, évidemment, être une puissance sage, normative, cela implique le long terme, de penser loin. A l'opposé de l'agitation Sarkozienne, qui provoque des actes et des décisions qui n'ont pas l'air d'être inscrites dans la durée. En fait, Sarkozy me fait un peu penser aux Américains qui empiffraient Ben Laden d'argent lors de la guerre entre l'URSS et l'Afghanistan, et qui se sont rendus compte après qu'ils avaient pas prévu les effets d'une politique de si courte vue sur le long terme. 


 Alors voilà, on a signé des contrats pour 10 milliards de dollars, on a mis nos principes bien profond dans une poche, on a décrédibilisé le message de démocratie et de droits humains que l'Europe véhicule "par nature", puisque c'est la caractéristique de sa puissance. Je ne dis pas que l'on ne doit pas parler avec Kadhafi. Discuter et ramener un Etat dans le concert des nations est important, et il n'y a sans doute rien de pire que le refus de dialogue avec un autre Etat, quel qu'il soit. Néanmoins, il y a cette impression amère que notre pouvoir actuel se fiche pas mal de l'intégrité intellectuelle.

 La chute n'en sera que plus dure. Espérons qu'elle n'entraîne que Sarkozy, et pas l'ensemble des Français.