23.05.2008

Ziegler, FRONTEX, et la bêtise

 Il y a bien une chose sur laquelle je rejoins les nonistes, et Edgar en particulier, c'est qu'il faut remettre en cause les propos et les savoir péremptoires des "sachants". D'ailleurs, c'est avec un peu d'étonnement que je me rends compte que le plus souvent, si les nonistes, pour revendiquer, critiquent ces "sachants" en dénonçant l'élitisme, la démocratie sans le peuple etc, ils n'hésitent pas cependant à se réfugier comme un seul homme derrière un "expert", qui légitime leur thèse.

 C'est le cas pour Jean Ziegler à propos de FRONTEX, qui dit des conneries plus grosses que lui:

  "Pour défendre l’Europe contre ces migrants, l’Union européenne a mis sur pied une organisation militaire semi-clandestine qui porte le nom de Frontex. Cette agence gère les « frontières extérieures de l’Europe ». Elle dispose de navires rapides (et armés) d’interception en haute mer, d’hélicoptères de combat, d’une flotte d’avions de surveillance munis de caméras ultrasensibles et de vision nocturne, de radars, de satellites et de moyens sophistiqués de surveillance électronique à longue distance. Frontex maintient aussi sur sol africain des « camps d’accueil » où sont parqués les réfugiés de la faim, qui viennent d’Afrique centrale, orientale ou australe, du Tchad, de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Cameroun, de l’Erythrée, du Malawi, du Zimbabwe… Souvent, ils cheminent à travers le continent durant un ou deux ans, vivant d’expédients, traversant les frontières et tentant de s’approcher progressivement d’une côte. Ils sont alors interceptés par les agents de Frontex ou leurs auxiliaires locaux qui les empêchent d’atteindre les ports de la Méditerranée ou de l’Atlantique. Vu les versements considérables en espèces opérés par Frontex aux dirigeants africains, peu d’entre eux refusent l’installation de ces camps. L’Algérie sauve l’honneur. Le président Abdelaziz Bouteflika dit : « Nous refusons ces camps. Nous ne serons pas les geôliers de nos frères.[...] Revenons à Frontex. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est détestable : d’une part, ils organisent la famine en Afrique ; de l’autre, ils criminalisent les réfugiés de la faim."

 Tout d'abord, c'est remarquablement écrit. Le champ lexical du combat, de la haine, du danger et de la milice est bien mis en exergue quand on parle de Frontex. Celui de la pitié, du courage et de l'empathie bien surligné pour parler des pauvres migrants. Avant tout d'ailleurs, je voudrais souligner qu'il y a bien un point sur lequel je suis d'accord avec Ziegler: les migrants sont bien des victimes, et pas des criminels. Mais d'ailleurs, FRONTEX ne dit pas le contraire.

  Elevons-nous tout de suite contre ce manipulateur de Ziegler, qui utilise un vocable si basé sur le pathos, qui influence les faibles d'esprit qui se hâtent de conclure: "Un jour certains auront des remords d'avoir soutenu l'Union européenne envers et contre toute humanité". C'est pas bien d'utiliser comme ça les bons sentiments des gens.

 Passons au fond des choses. FRONTEX, qu'est-ce que c'est?  C'est l'Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures. FRONTEX est basée à Varsovie, et son but est de sécuriser les frontières de l'Union, pas uniquement des migrations, mais de tout risque pour la sécurité des habitants de l'Union: il n'aura échappé à personne que, passé ces frontières, la liberté de circulation est presque totale.

 De quoi dispose FRONTEX? En effet, d'un peu de matériel. Quelques hélicoptères,  3-4 bâteaux, et une quarantaine de fonctionnaires européens pour cordonner ses actions. C'est peu. En réalité, l'essentiel de la protection des frontières est évidemment assuré par les Etats membres. Il y a des coopérations entre l'Italie, la France et l'Espagne pour les côtes Méditerranéennes, par exemple. Pour la frontière est de la Pologne, FRONTEX joue un rôle de conseiller, de coordonnateur éventuellement, mais la garde des frontières est et reste Polonaise.

 En réalité, FRONTEX dispose de moyens ridicules par rapport à la tâche qui lui incombe. Mais FRONTEX n'est pas une agence d'action: elle est avant tout une agence européenne semblables aux autres: un laboratoire de recherche sur ce qui marche, ce qui ne marche pas, et ce qui pourrait marcher avec de meilleures coopérations entre pays européens.

 Comme toutes les agences européennes d'ailleurs, FRONTEX a un Conseil d'administration, ce que Ziegler se garde bien de dire. Non, pour Ziegler est les abrutis du Monde Diplomatique ou de "La Lettre Volée" qui le relayent, FRONTEX reste une "organisation militaire semi-clandestine". En réalité, ce Conseil d'Administration rassemble des représentants des Etats membres, de la Commission, des scientifiques (sociologues, politologues, géopolitistes, ...), et des représentants du Parlement européen. Etonnant, non? 

 En d'autres termes, ce que fait FRONTEX est contrôlé. Et d'ailleurs, c'est le Parlement européen qui a la responsabilité du contrôle du budget de FRONTEX.

 Pour tout ce qui relève des autres objections, Thomas y répond très bien dans cet article de Publius.

 

 Monsieur Ziegler sucre les fraises, ses suppôts utilisent ses propos pour alimenter leurs convictions, plutôt que de chercher le recul et l'esprit critique qu'ils ne manquent pourtant pas d'utiliser, souvent à mauvais escient, quand ce sont des "ouistes" qui parlent.

 Cela s'appelle la malhonnêteté intellectuelle si on est méchant. Si on est gentil, la médiocrité.

26.06.2007

L'Europe en "Moi majeur"

c0e2d91e444efcaaa8b1661cde456435.jpg Longtemps, on a cru que l'Europe allait pouvoir uniquement avancer par la bonne volonté de la méthode intergouvernementale. Longtemps, on a cru que la seule légitimité des chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE allait suffire pour donner à la CEE, puis à l'UE, le rythme à prendre pour avancer. Cela a fonctionné très bien à 6. Il faut dire que l'on partait de loin, que nous étions tous ruinés, et que le marché commun et tous les règlements et directives qui le suivent n'étaient encore que peu développés. Cela a pu encore fonctionner à 9 avec la Grande-Bretagne, le Danemark, et l'Irlande, puisque l'Europe restait une Communauté Economique avant tout. Cela a fonctionné à 12 parce que nous accueillions des pays plus démunis, et surtout, en quête de démocratie et de paix. Cela a même pu encore, difficilement certes, fonctionner à 15, parce que l'Europe des 15 était un corps relativement homogène. Une assemblée de pays riches.

 Cela a pu fonctionner parce que toujours, nous avons suivi les élargissements d'approfondissements institutionnels. Cela a pu fonctionner tant que les citoyens ne saisissaient pas à quel point l'Europe était un ef60b1af87438b50e9997d31b8b438db2.gifnjeu politique.

 Aujourd'hui en 2007, nous n'avons toujours pas d'équivalent institutionnel aux élargissements de 2004 et 2007, si ce n'est le Traité de Nice, peu convainquant. Aujourd'hui en 2007, ce que l'on a appelé le "consensus permissif", cette confiance relative en les techniciens et les politiques de la part des citoyens pour tout ce qui relève de la politique étrangère, est rompu. Rompu depuis le début des années 90, parce que la globalisation provoque ce sentiment que la politique étrangère, c'est déjà la politique nationale. Bush père n'a pas été réélu parce que le campagne de 1992 s'est beaucoup centrée sur l'ALENA. Maastricht est passé difficilement en France, et a du être soumis à un second vote au Danemark et en Irlande.

 Aujourd'hui en 2007, nous avons déjà vu deux conventions se saisir d'enjeux Européens pour créer des textes. Le premier était la Charte des Droits fondamentaux, le second le Traité établissant une Constitution pour l'Europe. Aujourd'hui en 2007, il y a une opinion publique Européenne, confuse, peut-être élitiste, sans doute incomplète, sans doute déséquilibrée selon que l'on se situe parmi les anciens membres ou les nouveaux, et selon qu'on se situe parmi les gens qualifiés ou peu qualifiés.

 Aujoud'hui en 2007, les hommes politiques, même Britanniques, et pour peu qu'ils soient honnêtes et peu démagogues, reconnaissent tous plus que jamais les bienfaits de l'Europe. Gordon Brown, ministre Anglais de l'économie penant 10 ans, a sans doute plus fait pour l'Europe que Pierre Bérégovoy en son temps.

 Aujourd'hui en 2007, la "politique de la Chaise vide" (De Gaulle, 1965), ou le fâmeux "I want my money back" de Thatcher, sont difficilement concevables. Malgré quelques désaccords sur la PAC.

 Aujourd'hui en 2007, de quelque sujet que l'on parle, on se rend bien compte de la place que prend l'Europe dans nos vie. Environnement, Diplomatie, Paix, Recherche, Education, Emploi, taxes...

 

 Et pourtant, les 27 nous ont offert un spectacle de régression. Depuis quelques années, on sentait un esprit de construction, de bonne volonté, souffler sur l'Europe. La Conférence Intergouvernementale réunie après la Convention pour amender le texte n'avais presque rien touché. Les dirigeants Européens, jusqu'à Tony Blair, faisaient de leur mieux pour faire passer le message de l'enjeu, des règles, de l'humilité que l'on doit accepter pour co27ea4852cf7660d866d3e72b9890c095.jpgnstruire en équipe.

 Ce dernier sommet a vu Lech Kaczynski sortir des horreurs à Angela Merkel sur la seconde guerre mondiale ("sans l'Allemagne, il y aurait beaucoup plus de Polonais, il faut en tenir compte!"). Nous avons vu les Pays-Bas et la Grand-Bretagne réclamer une Europe à la carte, notamment sur la Charte des Droits, qu'ils ont pourtant signée. Nous avons vu Nicolas Sarkozy jeter aux ordures ce qui a construit et continue de faire la prospérité de nos pays: l'objectif d'une concurrence libre et non-faussée (ce serait tellement mieux une concurrence bridée, étatisée et manipulée...).

 Nous avons vu les symboles de l'UE disparaître des textes, alors que ces mêmes chefs d'Etat et de gouvernement reprochent à l'Europe de s'éloigner des citoyens.

 Mais nous savons qui sont les grands Européens aujourd'hui. Ils sont trois: Romano Prodi, Guy Verhofstadt, et Jean-Claude Juncker. Les autres ont oeuvré, bon gré, mal gré, à la mise à mal de l'idéal Européen.

 Comment le justifieront-ils face à leurs peuples, au moment de ratifier de traité complexifiant?