29/01/2008
Les caractères - Ulysse
Ulysse est sombre, d’une pâleur toute romantique que contredit un peu son allure élancée. Des auteurs de génie auraient scruté son front en quête du fameux sceau.
Le visage volontaire, toujours marqué d’une légère ironie, annonce l’homme d’action, sûr et déterminé. Ce visage ne ment pas ; actif, sûr et déterminé, il l’a toujours été. A présent que ses tempes grisonnent, Ulysse se plaît à évoquer cette jeunesse tumultueuse où les engagements fougueux alternaient avec l’écoute respectueusement enthousiaste des grands maîtres.
S’il tient plus volontiers ses poings dans ses poches, la maturité ne l’a pas assagi pour autant. Sa vie est un tableau de chasse rehaussé de lambeaux de sa propre peau : provocations, campagnes, conquêtes, ses succès personnels contrebalancent des échecs collectifs qui n’en finissent pas de lui donner raison.
Cultivé et habile, bretteur et rhéteur, Ulysse a tout pour plaire et pour déplaire à la fois : tout pour plaire aux hommes sans compromis, aux hérauts de conviction attirés par les forces de la nature aux capacités intellectuelles surdéveloppées ; tout pour déplaire, c’est le lot des hommes d’exception, aux tenants de la compromission, aux tempéraments hésitants qui préfèrent voir venir plutôt que de conduire, et qui souffrent douloureusement de constater tous les jours leur infériorité. Ulysse en joue, il court au-devant des haines mesquines, abat d’un mot raffiné l’adversaire imprudent, subjugue les jeunes gens enivrés par son verbe, emporte les militants dans ses élans de vigueur, il est adoré et haï, redouté et désiré, l’un de va pas sans l’autre, il le sait et le souhaite ainsi.
Hélas, o tempora, o mores ! comment pourrait-il jamais s’accommoder de la médiocrité, de cet entre-deux qui n’ose pas haïr parce qu’il ne sait pas aimer ? Et cet entre-deux gagne, devient la norme, quelle cause embrasser quand toutes se dérobent ? Ulysse observe, Ulysse subit, puis Ulysse se décide. Dans l’océan d’envie et de bêtise qui l’environne, contre le dieu Vélin qui a juré sa perte, il surnagera, tiendra le cap qu’il s’est fixé. D’autres l’ont fait avant lui, de ces maîtres qui ne connaissaient que trop bien la nature humaine et professent à travers les âges que les hommes « ne sont pas naturellement bons, généreux et désintéressés, et que la lutte pour le pouvoir [...] est toujours cruelle, que l'action est toujours incomplète ». Ce constat a un prix, amer : le cynisme.
Inutile de consulter Pénélope, la belle, discrète et efficace compagne qui a épousé son destin il y a si longtemps et qui demeure sourde aux sollicitations mielleuses comme aux remarques malveillantes sur les sirènes de passage : elle le suivra, le soutiendra, le préservera de tout remords par la limpidité de sa confiance en lui.
Ce soir-là, pourtant, Ulysse se trouble, son regard, qu’il croise dans le miroir proche, n’est plus si assuré. Ce n’est rien : comme au temps jadis, quand on bandait ses mauvais coups, il serre les poings, se mord les lèvres, et décroche son téléphone.
Ça y est, pour la première fois, il vient de tromper une conscience aussi pure que la sienne. Ça ne fait pas si mal finalement. C’est bien la preuve que ce n’est pas si grave, d’ailleurs, de quoi parle-t-on ? si elle l’a cru, c’est qu’elle ne valait pas mieux que les autres !
Dans l’embrasure, Pénélope lui sourit.
13:35 Publié dans Les Caractères | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : caractères, politique, boulogne, boulogne-billancourt, hauts de seine
17/01/2008
Les caractères - Phtirius
Son attaché lui tient la portière tandis que son secrétaire se rue sur la porte. Pressé, affairé et jovial, Phtirius monte l’escalier une marche devant ses sbires. On vient à sa rencontre, il distribue les accolades avec bonhomie, sûr que les timorés n’hésiteront pas longtemps : il a prévenu qu’il saurait se souvenir, et son secrétaire est un bon aide-mémoire. Il est content de sa recrue, la première qu’il choisit lui-même : visage d’ange et esprit patibulaire, de bonnes manières aussi, c’est important, et pas de mauvaises manies, il a décidément su faire preuve de discernement.
Les salons sont déjà bondés, comme toujours pour ce grand pince-fesses annuel. Il frissonne : Pince-fesses. Si jamais l’Autre le touche, il lui écrasera les cors !
Comme toujours aussi, il a préféré entrer par le fond, ça lui permet de remonter la foule et d’éviter les mauvaises surprises une fois parvenu sur l’estrade. Pour plus de sûreté, il envoie son attaché en reconnaissance, histoire aussi de se réserver une place dans l’angle des objectifs. Ainsi, il a le temps de faire le tour et ne s’en prive pas, réprimant toutefois des coups d’œil vers l’avant : il n’a pas que des amis ici, il le sait, et ses dernières apparitions publiques l’ont mis sur ses gardes. Il se défend bien, le mollusque, mais patience : bientôt c’est lui qui tiendra tout ça et alors tous les autres n’auront pas assez de leurs yeux pour pleurer.
Mais d’ici-là, gare aux impairs, surtout ne pas reproduire l’humiliation de la semaine dernière !
Une petite vieille l’accapare, souriante et babillarde, il l’écoute avec une attention étudiée, sans cesser pour autant d’échanger sourires et hochements de tête avec tout ce qui passe. Cette vieille lui est acquise, elle a beaucoup d’influence dans ses cercles de vieux, et il est bon qu’on les voie ensemble, ça rabattra le caquet des seniors réfractaires. Faudrait pas que ça dure trop non plus, il y a bien 2 000 personnes ici, qui en représentent bien 50 000 autres, s’agit de pas les rater. Tiens, le président de l’A27 le toise : il a toujours pas compris, celui-là ! Bah, trop tard et tant pis pour lui, il a déjà été assez bon d’insister.
Souriant toujours, il progresse, s’enquérant à droite de la santé de la petite Mathilde et félicitant à gauche le cousin du champion d’escrime. On le prend à parti aussi, et il abonde alors sans réserve dans le sens escompté : Oui, cette histoire de banc est un véritable scandale, et pourquoi pas des rayures tant qu’on y est ! Il va écrire une lettre dès demain, il ne peut pas laisser faire ça, mais ce ne serait pas mal de l’appuyer d’une petite pétition, il faut que les habitants sachent... Non, jamais il n’aurait cru que les élus de cette ville seraient si indifférents au sort des joueurs de belote, entre nous la réponse de l’adjoint est intolérable, mais, pardon de le dire, il est coutumier du fait. Voilà ce que c’est que de nommer des … Comment, vous ne saviez pas que… ? Tout à fait entre nous, n’est-ce pas, pauvre homme, c’est suffisamment triste ! Oui, tout à fait, absolument, oui.
Le voici aux abords de la tribune, apparemment, rien à craindre. Non ! IL est déjà là, et sous les flashs, bien sûr, impossible de figurer sur une photo sans s’approcher. La crapule le sait, non mais regardez-le, et ceux-là autour, qu’est-ce qu’ils espèrent, hein ?
Phtirius essaie de se contrôler, mais il sent battre ses tempes. Pourrait pas crever, cette fripouille ? Disparaître une fois pour toutes de sa vie et de sa ville ? Tout son passé afflue soudain, incontrôlable tandis qu’il s’appuie contre une colonne.
L'Autre l’a tiré du ruisseau, c’est vrai. Ironique, déjà : « Et où est ton petit bouquet de sédums ? ». Il l’entend encore. Puis c’est allé très vite, il l’a éprouvé, initié, poussé, installé, consolidé, il lui a tout appris, oui, et il lui a tout fait. Un pli amer tord un bref instant ses traits réguliers: Tout.
Mais c’est fini ça maintenant, il est devenu quelqu’un par lui-même, il siège tout seul, c’est lui qui les fait tous trembler maintenant, c’est lui qu’on vient voir, c’est lui qui mène les tractations maintenant, c’est lui qui protège et qui couvre –ou non. Il est devenu un enjeu, lui, un homme que l’on recherche et que l’on souhaite s’attacher. Et il ne pue pas le soufre, lui ! il n’a aucune envie de tomber foudroyé en pleine gloire par la mise en lumière de compromissions nauséabondes.
Phtirius ravale sa haine, ce n’est vraiment pas le moment de craquer. Et toute cette cour autour ! Peuvent donc pas comprendre, ces connards ? Ca y est, il a été vu, s’il ne fait pas le premier pas, ça va se remarquer. Ordure. Pourriture. Salaud, salaud, salaud. Le voilà qui humecte ses lèvres visqueuses : il est vraiment repoussant, mais impossible d’y couper.
Phtirius se raidit, compose son visage et tend la main tandis que Jabba, le regard brillant, lui sourit en susurrant : « Bonne année, mon cher collègue. »
18:50 Publié dans Les Caractères | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : caractères, politique, boulogne, boulogne-billancourt, hauts de seine
09/01/2008
Les caractères - Pépète
Je vous l'avais dit, avec quelques joyeux lurons de mes amis, nous nous lançons dans une petite galerie de portraits. Les happy fews reconnaîtront sans doute le personnage Boulonnais ou alto-séquanais que nous prenons pour modèle à chaque nouveau caractère. Pour les autres, je ne me fais pas trop de souci: nos caractères ont sans doute des sosies de par chez vous. Place à Pépète, qui, selon la chanson de Java, "était fraîche et bien roulée, maintenant [elle est] fade et fardée".
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Un dernier coup d’œil languide à son miroir de poche, et Pépète est prête pour sa séance d’UV. Depuis le vestibule, elle entend les ronflements de l’autre : c’est quand même embêtant que les hommes n’arrivent jamais à être riches et beaux à la fois ! Enfin, avec un peu chance, elle n’en a plus pour longtemps avec celui-là. Pépète soupire et claque la porte, il n’est que onze heures mais elle a une journée chargée.
Après les UV, elle a rendez-vous au studio, pour renouveler ses photos officielles. Elle ne peut tout de même pas paraître dans le prochain numéro avec cette tunique, c’est d’un ringard! et puis il y a quand même cette lumière, on a l’impression qu’elle a des poches sous les yeux, comme avant l’intervention. Il faudra qu’elle redemande à Jacques-Alain si une exposition prolongée à la lumière des spots peut faire fondre la silicone. Ce serait embêtant. Ensuite, elle passera à la Mairie, consulter son agenda.
Elle réfléchit : l’entrée par le parvis a plus d’allure, à chaque fois qu’elle gravit les marches, son porte-feuille sous le bras, elle se sent portée vers son destin. Mais treize heures, c’est une heure creuse, le passant sera rare. Alors que si elle passe par derrière, elle a toutes chances de croiser des groupes de fonctionnaires de retour de la cantine…
Elle tranchera plus tard, on arrive. Elle se demande bien ce que le chauffeur peut faire en l’attendant. Elle n’aime pas ce chauffeur, aucun chauffeur d’ailleurs, mais c’est un insolvable inconvénient : le fonctionnaire préposé aux voitures de fonction prétend qu’on ne peut vraiment pas condamner le rétroviseur intérieur, c’est sûrement faux mais elle n’a pas eu le temps d’aller au fond de cette affaire. S’il fallait corriger toutes les inepties de ces gens, elle n’aurait plus du tout de temps à consacrer aux questions très importantes.
Seize heures, Pépète sort épuisée de l’Hôtel de Ville : tous ces parapheurs, tous ces gens qui ne comprennent rien et qui prétendent vous donner des leçons, et puis ces hôtesses… c’est embêtant, on devrait les interdire et s’en tenir aux huissiers. Elle en fera la proposition lors du prochain Conseil, mais pour l’heure, elle a juste le temps de rentrer se changer avant sa réunion sur « Chaussures à pointe : le tribut phallique de la femme moderne ? ».
Avant de repartir, elle va tout de même se servir un verre, elle meurt de faim depuis ce matin.
Plus elle y pense, plus elle trouve la salle ridiculement petite. Combien de fois devra-t-elle répéter au fonctionnaire des salles que ce qui compte, ce n’est pas l’affluence, mais la stature de la conférencière ? Celui-là, avec son air désapprobateur, il ne veut jamais rien comprendre, mais elle s’en moque : il y a longtemps qu’elle a jeté son serre-tête par-dessus les moulins.
Vingt-et-une heures : rafraîchie, à l’aise dans sa robe griffée, Pépète a renvoyé le chauffeur, à tout hasard. Elle s’assure, avant de quitter le bar, que le journaliste a bien pris sa carte. Puis elle assure son pas sur le tapis aux motifs incertains et pénètre dans la salle de réception. Eblouissement ! Il y a beaucoup de monde, la plupart ont l’air très importants, mais sans ses lunettes elle a du mal à les identifier. Les gens se retournent sur son passage, c’est bon signe. Un larbin manque la bousculer : ils ne peuvent donc pas marcher droit ?! Elle pose sa coupe et en prend une autre, ça donne une contenance.
Ah ! cet attroupement, c’est la suite du ministre, pas de doute. La grosse à gauche, ça doit être sa femme. Quand même, on ne devrait pas tolérer que des femmes pareilles aient un rang quelconque, elles déparent la fonction. Pas d’autre créature en vue, tous ont l’air attirés par un mouvement vers le fond, c’est le moment.
Le cœur battant, Pépète se lance. Elle a la pratique des hommes de pouvoir : ce sont avant tout des hommes, mais, à chaque fois, sous les ors de la République, il y a un petit côté romanesque qui efface toute nuance sordide.
- Bonsoir, Pépète Léchalas, je suis charmée de vous revoir…
Deux heures : Pépète se demande où elle est.
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