10.12.2007
Soyons très polis avec Kadhafi
Oui, je sais le jeu de mot est lamentable. Il y a tout de même un bon paquet de coïncidences dans la vie.
Kadhafi arrive pour 5 jours de visite officielle au même moment que la journée internationale des Droits de l'Homme. Kouchner peut prétexter un dîner avec son homologue Allemand pour sécher le dîner officiel avec le tortionnaire dont il s'est "résigné" à la venue, Fillon goûte aux joies de l'Amérique du Sud et du Président Uribe, et évite ainsi d'avoir à serrer la pogne de Kadhafi sous la tente qu'on lui a installée après petit caprice dans les jardins de l'hôtel de Marigny...
Tout était réuni pour laisser à Sarkozy l'entière responsabilité de la venue de Kadhafi à Paris. Il faut dire que ça a un peu des allures de mauvaise blague. Vous savez, le genre de film où le type encombrant s'invite à la maison, et où tout le monde se débine en se refilant la patate chaude.
Il en a, du courage, Sarkozy, à assumer Kadhafi tout seul pendant cinq jours. A renvoyer Rama Yade dans les cordes alors qu'elle a été la seule à tenter de redorer un peu le blason d'une diplomatie souillée, en rappelant que "la France n'est pas qu'une balance commerciale". Et en ajoutant que "Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort." (oui, j'aime de plus en plus Rama Yade).
Pauvre Rama Yade, interdite de voyage en Chine, au profit de la ministre de la justice (dont on se demande bien ce qu'elle pouvait apprendre de la justice Chinoise...), réprimandée sur les sans-papiers, tenue de la fermer sur Kadhafi... Pourtant, après vérification, son secrétariat d'Etat est bien lié au ministère des affaires étrangères, et pas à celui de l'économie et des finances.
Mais compères de Kiwis réagissent différemment. Sebastien se réfugie dans un bien pratique "La Philosophie très peu pour moi", tandis que M. Pingouin s'offusque et que Toréador explique la raison d'Etat, et cherche un milieu entre un cynisme sordide et quelques valeurs qui devraient nous être chères. Saluons au passage l'éloquent et pudique silence de la blogosphère UMP sur le sujet.
Je parlais dans un précédent billet de la PESC. J'expliquais notamment que l'UE pouvait être une puissance normative, ne disposant pas d'une diplomatie ni d'une armée tournées vers la menace ou la dissuasion. Elle pouvait l'être parce que le monde et la politique marchent globalement par benchmarking: on prend les meilleures recettes trouvées chez les voisins et on essaie d'en faire quelque chose. Cela s'appelle l'influence. Il y a peu d'influence sans crédibilité.
Oh, évidemment, être une puissance sage, normative, cela implique le long terme, de penser loin. A l'opposé de l'agitation Sarkozienne, qui provoque des actes et des décisions qui n'ont pas l'air d'être inscrites dans la durée. En fait, Sarkozy me fait un peu penser aux Américains qui empiffraient Ben Laden d'argent lors de la guerre entre l'URSS et l'Afghanistan, et qui se sont rendus compte après qu'ils avaient pas prévu les effets d'une politique de si courte vue sur le long terme.
Alors voilà, on a signé des contrats pour 10 milliards de dollars, on a mis nos principes bien profond dans une poche, on a décrédibilisé le message de démocratie et de droits humains que l'Europe véhicule "par nature", puisque c'est la caractéristique de sa puissance. Je ne dis pas que l'on ne doit pas parler avec Kadhafi. Discuter et ramener un Etat dans le concert des nations est important, et il n'y a sans doute rien de pire que le refus de dialogue avec un autre Etat, quel qu'il soit. Néanmoins, il y a cette impression amère que notre pouvoir actuel se fiche pas mal de l'intégrité intellectuelle.
La chute n'en sera que plus dure. Espérons qu'elle n'entraîne que Sarkozy, et pas l'ensemble des Français.
22:50 Publié dans Idées, opinions, propositions | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Kadhafi, Sarkozy, diplomatie, démocratie, droits de l'homme, UE, Europe







Commentaires
Loin de moi l'idée de vouloir relativiser le sens, le poids et la portée des propos de Rama Yade, mais ne penses-tu pas que sa "sortie" est une manière, de la part du gouvernement à laquelle elle continue d'appartenir par sa volonté et celle, renouvelée, de Sarkozy, de mettre en scène l'opposition, avec un président qui fait le "sale boulot", d'une part, et une secrétaire d'État qui rappelle l'exigence des Droits de l'Homme, d'autre part ? Autrement dit, n'est-ce pas une "opération" ?
Écrit par : Criticus | 11.12.2007
C'est quand même étonnant, non, qu'avec cette présidence on en vienne à imaginer qu'on se fait faire cocu tout le temps.
On en vient à imaginer tous les complots, toutes les stratégies possible pour nous faire manger du foin.
Écrit par : Pierre Catalan | 11.12.2007
Toujours cocu... C'est vrai...
Tout a été dit sur Khadafi. Je ne suis pas triste qu'on commerce avec lui et d'autres pas recommandable : je préfère avoir des emplois chez moi (sens propre comme figuré puisque la Chine notamment provoque une vague de recrutement sans précédent dans mon domaine d'activité), plutot que chez des copains américains ou anglais. Ca ne me dérange pas.
Par contre, est ce la peine de s'abaisser à tout ça ? Ouvrir les portes de l'assemblée, le cimetière de Colombay, une tente, et ne rien dire, ne rien faire.
Cocu, oui. Parce que ce n'est pas ce qui avait été dit pendant la campagne électorale. La "rupture", on s'en rappelle peut être moins, mais c'était aussi le cas en politique étrangère.
Où à la différence de Chirac, il ne serrerait pas la main à Poutine (c'est vrai remarque, il lui roule une pelle, pas le même niveau), il dirait les choses franchement à nos amis (qu'a t'il dit à Bouteflika suite à la salve insultante de son ministre ?), il serait le président pour ceux dans le monde qui souffrent ("je vais sensibiliser le président du Tchad à la présomption de l'innoncence"...).
Pas envie d'être négatif pour être négatif, mais bon... Soupir quand même, grands soupirs.
Bonne journée à toi
Écrit par : Falconhill | 11.12.2007
bonjour
La chute de ton article devrait être une dégringolade:
Nous n'avons pas signé pour 10 Mllds d'€, mais l'Elysée claironne ce montant, qui n'est en fait qu'une addition de contrats déjà signés (Airbus) et de promesses, certaines très aléatoires.
Par exemple, le "déssalement nucléaire de l'eau de mer" en est toujours au théorique.
Ca veut dire
1. une justification très marketing effet d'annonce, le montant annoncé devant aider à déglutir.
2. une réalité très en deça, mais prometteuse de suites.
Si Khadafi est malin, et il ne fait pas vraiment de doutes qu'il l'est, il sait qu'il a ferré NS et que ces promesses de contrats sont autant moyens de pression.
Décidemment, ça ne passe pas.
Écrit par : jean louis | 11.12.2007
"Mais compères"
j'aime bien celle là aussi.... mais j'imagine que c'est voulu :-p
Écrit par : marc | 11.12.2007
C'était le 13 novembre 2007...oui...2007...!
http://www.dailymotion.com/gerardonesta/video/x3q0c4_droits-de-lhomme-ce-quil-dit-ce-qui_politics
Écrit par : labyssin | 11.12.2007
@labyssin
Merci beaucoup pour la vidéo, je l'intègre direct dans le texte! Excellent quand même. Voilà donc:
Jean-Louis nous rappelle qu'en fait il n'aura pas les contrats, et il est évident qu'il n'est plus très crédible sur le sujet des valeurs...
@Falonhill
Complètement d'accord avec toi. ça devient n'importe quoi: ce n'est pas pareil que Chirac, c'est pire. La question est: étant donné que Sarkozy n'y connaît RIEN en politique étrangère, qui prépare, organise et théorise tout cela?
Écrit par : Pierre Catalan | 11.12.2007
Quelle honte pour nous, le pays des droits de l'homme, de recevoir sur notre sol républicain un homme dont le parcours est jonché d'événements tous plus immondes les uns que les autres
http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=624&Itemid=60
Écrit par : marie | 11.12.2007
Concernant la récente visite du nouveau grand ami de la France, voici un article écrit par Joseph Hanimann pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung : "Kadhafi scelle la fin des intellectuels"
"On savait depuis longtemps que, même en France, les protestations d'intellectuels ont perdu de leur impact. On vient d'en avoir la confirmation. Au beau milieu du tollé suscité par la visite d'Etat de l'autocrate libyen Kadhafi, Bernard Kouchner a eu une phrase lourde de sens. Le temps est venu des négociations politiques, a-t-il déclaré, où les principes moraux n'incarnent qu'une demi-vérité. Realpolitik ? Non : pour le ministre que la politique étrangère sans scrupule de Sarkozy rend de plus en plus nerveux, l'autre demi-vérité est celle des résultats concrets - libération des infirmières bulgares en été, visite d'Etat en automne. Il faut regarder vers l'avant. Donc, oui, realpolitik.
Avec cette visite de Kadhafi, Sarkozy met à rude épreuve la conscience et l'intégrité morale de ses partisans issus des rangs intellectuels. Des personnalités qui n'ont jamais penché en sa faveur et qui, face à ses réussites concrètes de ces dernières semaines, ne pipaient plus mot recommencent soudain à donner de la voix. "Dans le pays des droits de l'homme, il y a là quelque chose qui ne passe pas", déclare Bernard-Henri Lévy : "On n'invite pas en visite d'Etat un grand terroriste ou un preneur d'otages international."
Ce n'est pas le fait que l'on reçoive un dictateur qui serait scandaleux, mais la manière de le faire, "avec la pompe protocolaire et de surcroît pour la journée internationale des droits de l'homme", s'insurge Pascal Bruckner. On ne trouverait là que peu de traces de la rupture annoncée avec l'ancien cynisme d'Etat. Faut-il donc reprendre les appels à la protestation ? "Plus que jamais", assure Bruckner, "plus on crie fort, plus on a de chance d'être entendu, y compris par Sarkozy."
La pilule est dure à avaler pour ceux qui avaient soutenu le candidat Sarkozy, tel André Glucksmann. Jamais on ne les a aussi peu entendus. L'empressement du président français à féliciter Vladimir Poutine pour sa victoire aux élections parlementaires russes a déjà été une "déception" pour le philosophe. Aujourd'hui, il juge désastreux que Kadhafi se voie offrir une tribune politique à l'Elysée et à l'Assemblée nationale. Les intellectuels français tels Glucksmann étaient habitués à voir réagir les hommes politiques à leurs protestations. Le mépris et la suffisance de Sarkozy bousculent leurs vieux schémas.
Toutefois, les protestations les plus violentes contre la visite d'Etat du dirigeant libyen ne sont pas venues des cercles d'intellectuels mais du gouvernement lui-même. Le commentaire sans ambiguïté de la secrétaire d'Etat aux droits de l'Homme, Rama Yade, pour qui la France "n'est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang et de ses forfaits", a largement été repris par les opposants à cette visite. C'est là qu'apparaît la véritable "rupture" du nouveau président. Son gouvernement ne détermine pas seulement la politique du pays, il fournit en prime la critique. La realpolitik à laquelle Sarkozy initie les vieux idéalistes et ses nouveaux alliés ne se déploie pas dans la discrétion feutrée des salons gouvernementaux mais dans les médias, où les intellectuels étaient autrefois chez eux. Le problème est que cette conduite nuit autant à la crédibilité des intellectuels qu'à celle du président."
Écrit par : marc porta | 29.12.2007
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