20.11.2007

Feuilleton politique Boulonnais - 1995

 Cet ami de mes parents était arrivé un peu plus tôt dans l'après-midi pour parler d'un truc important avec mon père. A dix ans, les amis adultes des parents on y fait pas bien attention. On préfère jouer avec leurs enfants, qui ont généralement le même âge, à peu près. La campagne municipale de 1995 a été comme un grand jeu pour moi; j'étais émerveillé par plein de choses, ne réalisant pas du tout le sérieux de l'histoire. Ce premier épisode du feuilleton politique Boulonnais sera donc fait de mes yeux d'enfants et de mes informations glanées adultes.

a4bf35eea359784056c46f234504d6bc.jpg Tout commence en réalité en 1994, dans un contexte bien national. Edouard Balladur alors premier ministre est donné vainqueur de la présidentielle. Les élus de la ville sont bien peu nombreux à soutenir Chirac, moins urbain, moins "Hauts de Seine" et surtout beaucoup plus à la ramasse dans les sondages. Le seul qui le soutienne proprement s'appelle Georges Gorse, député qui a été maire de la ville pendant vingt ans, jusqu'au putsch mené par le maire qui suivit, Paul Graziani (photo, RPR Pasquien). Celui-ci prend d'ailleurs la tête du Comité de Soutien Boulonnais à Edouard Balladur, tandis qu'un certain Roger Karoutchi, venu de Nanterre, prend la tête de celui à Jacques Chirac. A la maison, mon père était pro-Chirac, ma mère pro-Balladur. Ambiance.

 Pour faire court, dès Chirac élu, les deux présidents qui s'étaient déchirés pendant trois mois se retrouvent sur la même liste, celle du maire sortant Paul Graziani. Celui-là avec son équipe municipale (dont Baguet) avait mené Boulogne au gouffre. Sauter dedans était simple comme de plonger un bulletin dans l'urne.

 Je me souviens du centre-ville fait de palissades de chantier, du miteux Monoprix de Marcel Sembat, du Ed l'épicier du Boulevard Jean Jaurès, seule attraction économique d'une artère aujourd'hui sur-dynamique. La ville perdait 100000 francs par jour (15000€), et était attaquée de toute part en justice par ses créanciers, qui avaient réclamé, et obtenu, des intérêts d'emprunt incroyables, et des indemnités folles aux promoteurs. Boulogne était la cité grise et dortoir à la porte de Paris. Conscient de cet état lamentable, Chirac impose Pierre-Mathieu Duhamel aux deux co-listiers pour redresser les finances de la ville.

 Cet ami, donc, était arrivé un peu plus tôt dans l'après-midi. Je ne me souviens pas ce que nous étions allés faire, mais nous avions laissé les grands ensemble: mon père, et cet ami, révolté contre l'état de la ville. Une discussion d'adultes à huis-clos devait avoir lieu, entre futurs engagés. Nous autres petits nous comprenions cela tout de même. Ce que j'avoue avoir moins bien compris, c'est l'amas de bouteilles vides sur la table du salon quand nous sommes revenus, et mon père hilare qui disait à tout bout de champ "on va faire une liste! On va faire une liste!".df467a9189ef95d413ff4eab3a61ec26.jpg

 Finalement, la liste fut faite. Tant bien que mal, sous l'impulsion de deux personnes que nous connaissons bien, Pierre-Christophe Baguet et Jean-Pierre Fourcade. Le premier, qui avait tenté déjà un putsch contre Graziani, n'était pas chaud pour accueillir le second. Pour deux raisons: la première c'est qu'il voulait devenir maire de la ville, et la seconde tient du fait que dans les Hauts de Seine, ceux qui échappent à l'influence d'André Santini sont alors très mal vus, surtout pour les groupies du maire d'Issy les Mlx, dont est Baguet. Fourcade lui, a abandonné en 1992 la mairie de Saint-Cloud pour se consacrer à son mandat de Sénateur, et éventuellement se mettre sur les rangs d'un siège à la Commission européenne. Après bien des aléas et états d'âme de la part de Baguet qui refuse l'arrivée de Fourcade, pourtant courtisé par la moitié des membres de la liste en construction, une liste avec Jean-Pierre Fourcade à sa tête se constitue.

e48ff2a7ae048785f32e604079f831a4.jpg La campagne est alors l'un des trucs les plus drôles et excitants que j'aie vécu. Evidemment, avec des souvenirs d'enfant. Il y a de l'animation sur les marchés. Les militants de Graziani font du bruit et hurlent leur haine de Fourcade, et ma mère leur répond en chantant de l'opéra, bientôt finalement rejointe par Philippe Tellini, qui bien que sur la liste Graziani jouissait d'un bel organe (Philippe Tellini est conseiller municipal UDF depuis 2001). Il y a les affiches, sur lesquelles je vois ma mère et mon père, respectivement je crois à la 16e et 53e place. Il y a mon institutrice de CM1 qui me demande de présenter à la classe la composition d'un Conseil municipal "puisque tes parents sont sur une liste!". Et puis une campagne c'est chouette parce qu'on rencontre plein d'autres enfants de candidats, et que du coup quand une réunion est organisée à la maison, on a plein de petits camarades de jeu. 

 Il y a aussi les souvenirs moins amusants mais tout aussi instructifs: celui de mon professeur de gymnastique, un certain Farid Smahi, pas encore au Front National, mais qui pourtant présentait déjà la violence du militant frontiste, en soutenant Fourcade. On y peut rien hein, il faut un quota de types épais partout.

 Finalement la liste de Jean-Pierre Fourcade arrive en tête au premier tour, et gagne au second. Je suis, le soir de ce second tour à Meudon, chez ma grand-mère. On regarde France 3 qui fait le tour des villes de France. Je vois Fourcade exploser le bouchon d'une bouteille de champagne. Après sa défaite, Graziani repart vivre en Corse. Le chantier du redressement de la ville est donc lancé. Mais les ambitions carriéristes et personnelles de certains vont rendre les choses encore plus compliquées qu'elles ne sont.

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