13.07.2007

Europe, Libéralisme, et Mondialisation.

 Ces trois mots sont ceux autour desquels la campagne du NON a gagné, à mon avis. Il y a en France, et sans doute plus globalement dans quelques autres pays d'Europe un peu compliqués, type Italie, Slovaquie, Belgique, Pologne, ces mêmes thèmes qui reviennent sur le tapis, avec des modifications. En Pologne par exemple, le libéralisme est peu remis en cause. 

 Ce sont ces trois concepts assez mal définis, complètement anxiogènes, qui ont amené une majorité d'électeurs à écouter une minorité de faussaires de plus ou moins bonne foi, à voter NON le 29 mai dernier. Je ne dis pas qu'il n'y a que des mauvaises raisons à voter NON. Je peux concevoir qu'on soit souverainiste même si j'ai toujours de la compassion pour les espèces en voie de disparition. Mais en l'occurence, l'amalgame entre Europe, libéralisme et mondialisation est destructeur.

 Avant de commencer ce billet un peu structuré par rapport à l'habitude, je pense aussi utile de préciser que selon moi cet amalgame est surtout le produit d'une crise de confiance et d'identité assez typique des années 2002 à 2006 (21 avril à CPE), mais que je ne suis pas sûr qu'on le retrouverait aujourd'hui.

 Autopsie d'un phénomène:

 

 La mondialisation, et l’adhésion de plus en plus grande des élites (intellectuelles, financières) et de l’UE à la mondialisation aboutissent à la création de nouveaux clivages. Quels sont-ils?

-         Secteurs économiques protégés Vs secteurs économiques exposés.

Public et privé, en gros. Le principe est le suivant: les personnes qui travaillent dans le secteur économique exposé considèrent que le secteur protégé est un obstacle à leur compétitivité. On voit dans les sondages une différenciation entre le comportement électoral des personnes qui travaillent dans le secteur public (majoritairement à gauche) et celles du secteur privé (droite, ou extrême droite pour les petites entreprises et petits salariés).

En regardant 2005, on s'aperçoit que les salariés du secteur privé votent majoritairement pour le NON, et que ceux du secteur public sont encore plus majoritairement pour le NON (tandis qu'en 1992, le public était clairement pour le NON et privé clairement pour le OUI).

-         Personnes qualifiées Vs Personnes non-qualifiées

Ce clivage-ci s’explique par les théories économiques. Les ressources abondantes aujourd'hui sont les capitaux, et l’ouverture économique favorise les personnes qualifiées (qui votent OUI en référendum et sont extrêmement favorables à l’ouverture). Les personnes non-qualifiées sont graduellement en marge du système, qui s'ouvre, et on tendance à la protection.

-         Autochtones Vs étrangers au sein de la population non-qualifiée.

La mondialisation provoque le développement des migrations et le développement des délocalisations (même si celles-ci sont une part infime de l'économie). Il y a un sentiment au sein des catégories non-qualifiées autochtone d’une concurrence, voire d’une concurrence ethnique (qui explique le discours de Buffet lors du referendum de 2005, sur le plombier Polonais, sous couvert de dumping-social). Et on constate que les non-qualifiés de 2002 votent majoritairement à l’extrême droite. 

-        Ceux qui défendent une identité nationale exclusive Vs les cosmopolites, européistes, ou inclusifs.

Ce dernier clivage provoqué par la société de l'ouverture est plus un clivages de valeur que d’économie. La remise en cause des frontières est une menace pour l’identité nationale pour les premiers, mais pas du tout pour les seconds. Et on constate que le fâmeux "plombier Polonais" a été repris aussi bien par l’extrême droite que l’extrême gauche. Et en ceci je rejoins Philippe Val, qui n'a pas eu peur au lendemain du 29 mai, de dénoncer le social-nationalisme et le national socialisme de Buffet et Le Pen.

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 A ces clivages globalement partagés dans les pays développés et concernés par la mondialisation, s'ajoutent certains clivages qui eux sont générés par la construction européenne uniquement. Le premier est évident:

-         souverainistes Vs Européistes.

-         Antilibéraux Vs libéraux

Sur les débats sur le libéralisme économique, on constate deux types de positionnement:

Position sur l’intégration Européenne (acceptation d'une marche plus intensive ou pas ?)

Position sur les politiques Européennes (acceptation du libéralisme ou pas ?)

On constate de là 3 attitudes : les eurosceptiques (extrême droite et souverainistes de gauche), les européistes critiques opposés aux politiques libérales (Besancenot), et les Europhiles, favorables à l’approfondissement de l’intégration européenne et aux politiques de l’UE. Malakine est un eurosceptique, je suis un Europhile, par exemple.

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On en arrive donc à La question de l’assimilation de plus en plus grande entre mondialisation, construction européenne et libéralisme.L'introduction et les préliminaires étaient longs, mais je les crois utiles. Et puis de toutes façons c'est l'été, personne ne lira ce billet indigeste.

Pendant la campagne, on a entendu Nicolas Sarkozy dire: « l’Europe ne doit pas être un cheval de Troie de la mondialisation ». Etonnant de sa part, non?

On a eu toute la problématique des dumpings fiscal, environnemental, social des pays à plus bas salaires, avec ce débat lancinant sur les délocalisation ("interdire les délocalisations!"). Et cette proposition absurde de préférence communautaire.

Si les études d’opinions montrent que les Français gardent espoir que l’UE protège et maîtrise la mondialisation, il n'en reste pas moins que les deux premières craintes de nos contemporains Français sont justement les pertes d'avantages sociaux (précarité, emploi, protection sociale), et les délocalisations. 

Quelle est la réaction de l’opinion publique sur ces questions :

Trois réactions importantes :

-         crise du sens (direction et signification).

Les questions sont nombreuses, et il faut les résoudre pour restaurer la confiance: jusqu'où doivent aller les élargissements? Quelles frontières à l'UE?… La partie occidentale (historique) de l’UE est plutôt favorable à une pause dans les élargissements, tandis que l'Europe des 12 est moins sensible à ce sujet.

Cette crise du sens est aussi illustrée par une sorte de retour de l'obscurantisme: la peur des innovations scientifiques. On les voyait avant comme un progrès, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les débats sur le réacteur EPR, sur les OGM sont d'assez bons indices de cette crise de sens.

Ceci explique pourquoi les partis antisystème sont plus écoutés que les partis centraux que les partis républicains. La théorie du chaos prévaut, et les réponses les plus simples sont les plus audibles (souverainistes, socialistes radicaux, et libéraux radicaux). La complexité des réponses au centre est difficile, et donc rencontre moins de succès.

-        Sentiment d’insécurité.

Cette deuxième réaction de l'opinion publique est guidée par l'idée que l’ouverture remet en cause des situations acquises, et qu'elle est donc un facteur d’insécurité. C'est globalement ce qu'on a vu plus haut, avec une espèce de paranoia cultivée autour de l'idée de "paupérisation" de la société. On en vient dans la troisième réaction:

-         Sentiment de dépossession.

Les peuples ont l'impression qu'ils ne maîtrisent plus leur destin. De là l’idée que des instances non-élues détiennent le pouvoir au détriment du peuple. Cette paranoïa, très présente sur le site par exemple d'Etienne Chouard, fait des ravages: de Besancenot à Le Pen, chacun pendant la campagne s'est attaqué à au moins l'une de ces cibles, BCE, grandes entreprises (CAC40), bourse, actionnaires…

 Ce qui accompagne ce sentiment de dépossession est évident: l’impression que  les représentations élues n’ont plus de pouvoir grandit, et le sentiment que les décisions de ce gouvernement mondial sont irréversibles ("gravées dans le marbre"). Qu'il y a donc manipulation du pouvoir.

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-         Quelques raisons d'être optimiste:

Il y a des spécificités des Français sur ce sujet de l'Europe et de la mondialisation. Systématiquement, les Français sont la population la plus réticente à la mondialisation. Ils répondent NON à la question de savoir si le monde va dans la bonne direction, et ils sont les plus pessimistes pour les générations futures.

Pourtant, et unanimement, les populations les plus favorables à la mondialisation paraissent être celles qui en profitent le plus (Brésil, Chine, et en Europe, Irlande, Scandinaves). Les Français en sont plutôt bénéficiaires mais la perçoivent comme une menace malgré tout.

Tout ceci semble en fait assez être une question de confiance: les débats sur le libéralisme, sur l'entrée de la Turquie, sont finalement révélateurs du bien-être d'une population. En Europe, les Français sont les plus défavorables à la mondialisation, tandis que les Suédois et les Estoniens sont les plus confiants.

 

 Et il y a corrélation entre la confiance et la critique: les Français sont plutôt critiques vis-à-vis de leur modèle, et sont persuadés qu’ils ne peuvent pas s’adapter à la mondialisation, ou bien que cette adaptation serait négative.

Pour comparer, les Italiens sont parmi les plus favorables à la construction Européenne puisqu’ils estiment que c’est justement un moyen pour leur pays de se moderniser de l’extérieur (ce qui traduit le peu de confiance en l’Etat des Italiens).

 

 Au final on va en revenir à cette belle phrase de Tocqueville: "Les Français veulent l'égalité, et quand ils ne la trouvent pas dans la liberté, ils la souhaitent dans l'esclavage."

 Encore un chantier de Sarkozy: rendre les Français plus indépendants de l'Etat, et leur rendre confiance en leurs moyens d'adaptation en interne. 

Commentaires

Effectivement, ce post, sans être indigeste est long et complexe. Je n'ai pas grand chose à ajouter si ce n'est qu'il faudrait subdiviser les catégories du début, je les trouve trop simplificatrices. Il y a plein de personnes de gauche ayant des emplois protégés qui sont tombés dans le panneau Etienne Chouard, et c'est surtout ça qui a fait pencher la balance en faveur du non alors que ces personnes auraient normalement voté oui si le débat n'avait pas été dénaturé.
De plus, je pense qu'il faut rassembler les employés occupant les jobs "intéressants" de la fonction publique avec les employés des grandes entreprises et ceux des petites entreprises, donc dans des situations souvent assez précaires avec les salariés les moins biens payés de la fonction publique, qui remettent en cause le système.
Enfin en tout cas une très intéressante réflexion,
Bravo!

http://mitterrand.2007.over-blog.com

Ecrit par : Tonton | 13.07.2007

@ Tonton
Merci beaucoup pour ton avis, j'avais justement l'impression que c'était très indigeste...

Sur les premiers clivages, il ne faut pas les voir comme imperméables: il y a des protégés qualifiés et des exposés non-qualifiés.

C'est d'ailleurs je crois le sens de ton paragraphe sur les jobs "intéressants" et les petits artisans, par exemple.

Ecrit par : Pierre Catalan | 13.07.2007

Les Français aiment la politique mais se méfient de l'économie. N'y a-t-il pas là une explication de plus pour comprendre la méfiance Française à l'égard d'une construction libre-échangiste ? Le libéralisme est une idéologie economico-politique qui, dans l'esprit Français, est associée au monde anglo-saxon.

J'ajoute qu'il y a également une schizophrénie Française qui veulent une France forte dans une Europe forte...

Ecrit par : Toréador | 16.07.2007

Je suis tout à fait d’accord avec vos constats sur les clivages qui touchent la France.
C’est très bien analysé. Mais vous avez oublié le sentiment de clivage ethnique dans le pays. Les non blancs se sentent réellement discriminés et les blancs rejettent avec force la discrimination positive. C’est un nouveau clivage. Le fait de la délinquance doit aussi être noté. Il a une forme ethnique dans ce pays. Cela joue beaucoup sur la perception de l’immigration et sur le sentiment de dépossession dont vous parlez plus bas.

Je réagis en fait sur votre synthèse. J’ai des contradictions qui me font penser que votre synthèse entre trois attitudes ne correspond pas exactement aux clivages politiques que vous listez :
-En France il existe des libéraux eurosceptiques, des gens de droite souverainistes eux aussi eurosceptiques et des socialistes europhiles.
-le cas français ne s’applique pas bien aux autres pays (encore que vous ne fassiez pas clairement d’amalgame). Les anglais sont eurosceptiques parce qu’ils sont libéraux économiquement. Les belges sont quant à eux fortement communautarisés mais les deux communautés, bien que nationalistes, sont pro européennes.

Ensuite je crois que l’enchaînement entre la crise de sens de l’Union et le retour de l’obscurantisme est un peu artificiel. Ici aussi je suis d’accord avec vos deux constats, mais je ne les lie pas.

Pour moi cette crise d’identité européenne vient tout simplement que l’Europe refuse de se définir (rejet d’une définition civilisationnelle de l’Europe par exemple, refus de mettre des frontières, le tout pour ne rejeter personne, rejet du christianisme pour ne pas choquer les « laïcs » de gauche, ou encore les Turcs).A ne pas choisir on ne choisit rien.
Le renouveau de l’obscurantisme vient du fait que notre intelligentsia, nos journalistes, nos enseignants, brefs tout ceux qui nous font la lecture du monde sont clairement de gauche. Le fait écolo ou la volonté de créer une société nouvelle plus « juste » est inhérent à la pensée de gauche qui n’aimant pas le monde dans lequel elle vit essaye de créer abstraitement un monde meilleur. Les gens de gauche ont toujours montré qu’ils étaient de grands mystiques. En bref, le manque de religiosité appelle à un retour de la religion sous forme d’ersatz. Mais c’est sans lien avec l’Europe

Sinon ok pour le sentiment d’insécurité et le sentiment de dépossession. Avec un bémol : ce n’est pas de la paranoïa. Les gens des métiers protégés sont incapables de s’adapter. Et oui, ils se sentent un peuple national alors que 80% des lois sont prises par l’UE qui n’est pas une instance dans laquelle ils se sentent représentés. Ce sentiment est logique, non paranoïaque voire même juste.

Votre conclusion sur Tocqueville et sur les missions de Sarkozy trouvent mon accord complet. Mais j’ai une question : est ce qu’il est possible que votre europhilie puisse apparaître comme contradictoire avec le fait que vous espérez que les française se prennent en charge ? Si leur Etat a peu de marges de manœuvres tant parce que son budget est bloqué que par son important déficit, sans parler de la sécurité sociale, du code du travail et de nos inadaptés sociaux ne demandez vous pas de concilier des choses impossibles ?

Merci. Sinon, j’attends votre billet sur les élections turques avec impatience.

Ecrit par : raph | 23.07.2007

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